La démocratisation qualitative de l’École : un enjeu majeur de justice sociale

La démocratisation qualitative de l’École renvoie à la capacité du système éducatif à atténuer, voire à rompre, le lien entre l’origine sociale des élèves et leur trajectoire scolaire. Elle suppose l’élimination de toute corrélation entre le milieu socio-économique d’un enfant et la qualité de l’enseignement qu’il reçoit, afin de garantir à tous un accès équitable à une formation académique de qualité. Dans cette perspective, l’École doit offrir aux élèves, indépendamment de leur appartenance sociale, des opportunités similaires d’acquisition de compétences, de réussite scolaire et, à terme, d’insertion dans la hiérarchie sociale. Cette exigence relève du principe fondamental d’égalité des chances, indissociable de l’équité sociale et de la cohésion nationale.
Or, force est de constater que, dans notre pays, la démocratisation de l’École connaît aujourd’hui un recul préoccupant. Le système éducatif évolue de plus en plus vers une logique duale, marquée par l’émergence d’une école à deux vitesses. D’un côté, l’enseignement privé, en pleine expansion, capte une part croissante des élèves ; de l’autre, l’école publique se trouve fragilisée par une accumulation de dysfonctionnements structurels et organisationnels qui compromettent sa mission de service public.
L’école publique souffre notamment d’un système d’évaluation excessivement chronophage, mobilisant parfois plus de la moitié du volume horaire disponible au détriment des apprentissages fondamentaux. À cela s’ajoutent de graves déficiences en matière d’infrastructures et de logistique : bâtiments vétustes, salles de classe inadaptées, équipements insuffisants et sanitaires dans un état souvent indigne. Ces conditions matérielles dégradées affectent directement la qualité de l’enseignement et le bien-être des élèves comme des enseignants.
Les problèmes de sécurité constituent également un facteur de désorganisation majeur. Dans certains établissements, et à leurs abords, les violences physiques, verbales et les actes de délinquance sont devenus récurrents, transformant l’espace scolaire en un lieu d’insécurité, peu propice à l’apprentissage. Par ailleurs, le renchérissement des fournitures scolaires, largement à la charge des familles, accentue les inégalités sociales. À ce titre, l’exemple de pays tels que l’Irlande ou Singapour — pourtant dotés de niveaux de vie plus élevés — montre qu’une prise en charge publique des fournitures scolaires est non seulement possible, mais également efficace pour promouvoir l’égalité des chances.
À ces difficultés s’ajoutent l’absentéisme, tant du côté des élèves que des enseignants, les dysfonctionnements dans les procédures de recrutement, les disparités régionales marquées en matière d’effectifs et de ressources, ainsi que la précarisation du statut de certains enseignants, dont les conditions contractuelles fragilisées nuisent à la stabilité du système. Les programmes scolaires, souvent obsolètes, et les méthodes pédagogiques dépassées, peinent à répondre aux exigences contemporaines d’un enseignement axé sur les compétences, l’esprit critique et l’innovation. La surcharge horaire hebdomadaire laisse peu de place aux activités artistiques, culturelles et sportives, pourtant essentielles au développement global des élèves et à leur équilibre psychologique. Enfin, l’absence de formation pédagogique initiale et continue pour les nouvelles recrues accentue les difficultés d’adaptation aux approches pédagogiques modernes.
L’enseignement privé, bien qu’en apparence plus dynamique, n’est pas exempt de critiques. Il se caractérise aujourd’hui par une forte segmentation interne. D’une part, une école privée dite « populaire », accessible aux classes moyennes ; d’autre part, des établissements privés labellisés (canadiens, français, américains, etc.), réservés à une minorité disposant de ressources financières conséquentes et largement inaccessibles au Tunisien moyen. Cette prolifération d’établissements privés aux statuts et aux standards hétérogènes engendre un enseignement à plusieurs étages, où la qualité de la formation et la valeur du diplôme dépendent étroitement de l’institution fréquentée, accentuant ainsi la reproduction des inégalités sociales.
Malgré les performances remarquables réalisées par certaines élites issues des lycées publics — notamment les lycées pilotes — lors des examens du baccalauréat, il n’en demeure pas moins que de nombreux bacheliers arrivent à l’université avec de sérieuses lacunes, notamment linguistiques. C’est précisément dans l’enseignement des langues étrangères que l’école privée parvient souvent à se démarquer, creusant davantage l’écart avec l’enseignement public.
Face à ce constat, un débat national approfondi et responsable s’impose afin de réhabiliter l’école publique et d’en assurer la mise à niveau, au moins jusqu’au baccalauréat. La démocratisation de l’École passe également par une réforme ambitieuse de l’éducation de la seconde chance, visant à réintégrer les centaines de milliers de jeunes ayant quitté prématurément le système scolaire et exposés aux risques de marginalisation, de délinquance et de criminalité.
Elle implique en outre la véritable gratuité de l’enseignement public pour les enfants issus de familles défavorisées, ainsi que l’instauration de bourses scolaires dès le primaire, afin de lutter efficacement contre l’abandon scolaire. La démocratisation de l’École suppose enfin que le caractère constitutionnellement obligatoire de la scolarité jusqu’à l’âge de 16 ans soit effectivement traduit en lois, politiques publiques et dispositifs concrets permettant aux enfants des catégories sociales les plus vulnérables d’accéder réellement à l’enseignement, qu’il soit public ou privé. Un projet de loi en la matière semble réellement s’imposer avec l’implication de toutes les parties prenantes en l’occurrence les élèves, soit les premiers concernés.
Habiba Nasraoui Ben Mrad
Docteure en Sciences Économiques, Chercheure et Enseignante Universitaire.


