Economie

Inflation: pourquoi les Tunisiens ne se reconnaissent plus dans les chiffres officiels

La publication, par l’Institut National de la Statistique (INS), des chiffres de l’inflation du mois de juillet 2026 a relancé une interrogation qui s’impose désormais au cœur du débat économique tunisien : comment expliquer que les indicateurs officiels annoncent un ralentissement de l’inflation alors que, dans la vie quotidienne, une grande majorité de ménages continue de constater une érosion constante de son pouvoir d’achat ? Cette apparente contradiction nourrit une défiance croissante envers les statistiques publiques et interroge la pertinence des outils de mesure utilisés pour évaluer l’évolution des prix.

Pour Safouane Ben Aissa, cette situation ne traduit pas une défaillance méthodologique de l’INS. L’explication est plus profonde et renvoie à la structure même de l’Indice des Prix à la Consommation (IPC). L’économiste considère que le véritable problème réside dans l’obsolescence du panier de consommation servant de référence au calcul de l’inflation. Tant que cet outil ne sera pas adapté aux nouvelles réalités économiques et sociales du pays, l’écart entre l’inflation mesurée et celle ressentie par les citoyens continuera de se creuser.

Un indice construit sur les habitudes d’un consommateur qui n’existe plus

L’Indice des Prix à la Consommation tunisien repose toujours sur une base de référence « 2015 = 100 ». Or, plus de dix années se sont écoulées depuis la définition de ce panier de consommation. Durant cette période, la Tunisie a connu des transformations majeures : une succession de crises économiques, la pandémie de Covid-19, des tensions inflationnistes inédites et une profonde mutation des comportements de consommation.

Selon Safouane Ben Aissa, ces bouleversements ont modifié la répartition des dépenses des ménages. Les coûts liés au logement, à l’énergie, aux transports, à la santé, aux télécommunications ainsi qu’aux services numériques occupent aujourd’hui une place beaucoup plus importante qu’en 2015. Les habitudes d’achat ont également évolué sous l’effet de la digitalisation de l’économie, de la montée du commerce électronique et de l’apparition de nouveaux services qui n’avaient qu’un poids marginal il y a une décennie.

Dans le même temps, plusieurs années d’inflation soutenue ont profondément changé les arbitrages budgétaires des familles. Les ménages ont revu leurs priorités, réduit certaines dépenses, privilégié des produits de substitution et adapté leurs comportements face à une hausse continue des prix. Autrement dit, le consommateur tunisien de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui qui servait de référence en 2015.

Pourquoi les Tunisiens ne se reconnaissent plus dans les chiffres officiels

Pour Safouane Ben Aissa, le paradoxe actuel trouve précisément son origine dans cette inadéquation. Les méthodes statistiques peuvent rester rigoureuses et produire des calculs exacts, mais elles mesurent alors l’évolution des prix d’un panier qui ne reflète plus fidèlement la consommation réelle des ménages.

Cette situation explique pourquoi de nombreux citoyens éprouvent des difficultés à adhérer aux chiffres publiés lorsque ceux-ci annoncent un ralentissement de l’inflation. Leur expérience quotidienne est dominée par des dépenses devenues incontournables — alimentation, logement, santé, transport ou énergie — dont les hausses pèsent fortement sur leur budget. Dès lors, le sentiment d’une inflation plus élevée que celle annoncée par les statistiques officielles devient presque inévitable.

Cette divergence entre l’inflation « officielle » et l’inflation « ressentie » ne constitue pas seulement un problème de perception. Elle affecte directement la crédibilité des statistiques publiques et fragilise la confiance indispensable au bon fonctionnement des politiques économiques.

Repenser l’IPC : une réforme devenue indispensable

Face à ce constat, Safouane Ben Aissa plaide pour une modernisation rapide de l’Indice des Prix à la Consommation. Il estime qu’un premier rebasement vers une base 2020 permettrait déjà d’intégrer les profondes transformations intervenues avant et pendant la pandémie. Mais cette étape ne saurait suffire.

L’auteur recommande également d’engager dès à présent la préparation d’une nouvelle base 2025 afin que les pondérations utilisées reflètent véritablement les habitudes actuelles des ménages tunisiens. Une telle démarche permettrait d’éviter que les autorités ne reproduisent les retards accumulés ces dernières années et garantirait une adaptation plus régulière de l’indice aux évolutions de l’économie.

Une question statistique… mais surtout un enjeu de politique économique

Pour Safouane Ben Aissa, la révision du panier de l’IPC dépasse largement le cadre technique. Les statistiques économiques constituent le socle sur lequel reposent les décisions publiques. Lorsque l’indicateur de référence ne décrit plus correctement la réalité économique, c’est l’ensemble des politiques qui risque d’être calibré de manière imparfaite.

Un indice plus représentatif offrirait une lecture plus fidèle de l’évolution du pouvoir d’achat des ménages. Il contribuerait également à améliorer les décisions de politique monétaire, à rendre plus équitable l’indexation des salaires, des retraites et des contrats, tout en renforçant la crédibilité des institutions statistiques auprès des citoyens, des investisseurs et des partenaires internationaux.

Au-delà de ses implications économiques, cette réforme revêt aussi une dimension sociale. Dans un contexte marqué par des tensions sur le pouvoir d’achat, la confiance dans les chiffres officiels devient un élément essentiel de la stabilité économique. Lorsque les statistiques semblent déconnectées du vécu quotidien, elles perdent progressivement leur capacité à éclairer le débat public.

Restaurer la confiance entre les chiffres et la réalité

À travers cette analyse, Safouane Ben Aissa rappelle qu’un indicateur statistique n’a de valeur que s’il demeure en phase avec les transformations de la société qu’il mesure. Les habitudes de consommation évoluent, les structures de dépenses se transforment et les outils statistiques doivent suivre cette dynamique afin de conserver toute leur pertinence.

Dans cette perspective, moderniser le panier de l’Indice des Prix à la Consommation apparaît aujourd’hui comme une nécessité stratégique plutôt qu’une simple mise à jour méthodologique. Une inflation correctement mesurée constitue la première étape d’une politique économique efficace, capable de répondre aux préoccupations réelles des ménages et de restaurer la confiance entre les institutions publiques et les citoyens. C’est précisément le message porté par Safouane Ben Aissa, pour qui l’avenir de la politique économique tunisienne passe aussi par une modernisation des instruments qui servent à l’évaluer.

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