Economie

Le partenariat stratégique Tunisie-Chine : entre Ambition Economique et Redéfinition Géopolitique

Article Rédigé par Ghofrane Laouini : étudiante en Licence géopolitique FLSHM

Sous la direction de DR Habiba Nasraoui Ben Mrad

De la Chine de la Grande Muraille, du Fleuve Jaune et du Yang Tsé, berceau de la civilisation chinoise, à la Carthage antique qui a régné sur la méditerranée……Une longue histoire de relations, et peut-être la Route de la Soie, établie il y a plus de 2000 ans, témoigne de ce lien ancien. C’est en 1964, sous l’impulsion du leader Habib Bourguiba et du Premier Ministre chinois Zhou Enlai, que les relations diplomatiques sont officiellement scellées, posant les jalons d’une coopération bilatérale durable qui célèbre son soixantième anniversaire. Aujourd’hui, à l’heure où le monde bascule vers une multipolarité affirmée et face à des multiples défis mondiaux qui se posent, cet axe Tunis-Pékin prend une tout autre dimension. Entre l’intégration de la Tunisie dans l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road Initiative) et la volonté de géant asiatique de bâtir un mode ouvert et inclusif reposant sur le principe de » gagnant-gagnant », les impératifs stratégiques se mêlent désormais à des ambitions de développement majeures pour les deux nations.

Dès lors, dans quelle mesure ce rapprochement sino-tunisien dépasse-t-il le simple cadre diplomatique pour devenir le reflet d’une profonde redéfinition géopolitique et économique en Méditerranée et en Afrique du Nord ? 

Pour répondre à cette question, il convient, dans un premier temps d’analyser l’ancrage géopolitique et les visions stratégiques convergentes, avant d’examiner dans un second temps, la dynamique économique de ce partenariat pour la Tunisie. Enfin, il est pertinent d’explorer la dimension prospective liée à cette coopération pour la transition Eco Energétique, et la stabilité régionale.

I- L’ancrage Géopolitique : entre Multipolarité et Positionnement stratégique :

1- La vision tunisienne : Diversification des partenaires :

Face aux défis économiques actuels et à la nécessité de redéfinir sa place sur l’échiquier mondial, la Tunisie choisit de coopérer avec la chine principalement pour diversifier ses partenariats géostratégiques. Dans ce contexte, de nombreux facteurs poussent la Tunisie à développer ses relations avec la Chine, le plus marquant étant le refus de la Chine de s’immiscer dans les affaires intérieures de Tunisie. D’ailleurs, au fil des décennies, ce géant asiatique a tenu à éviter toute ingérence dans les questions politiques régionales et mondiales, convaincue de la nécessité de s’entendre avec tout le monde sans susciter les inquiétudes de certains pays. En plus, la Tunisie considère le rythme de la croissance économique chinoise comme un modèle mondial visant à réaliser le développement. Cela appelle à la nécessité de chercher à établir des relations économiques étroites avec elle dans l’espoir de renforcer la position économique et logistique de la Tunisie en Afrique. En outre, le facteur le plus important dans le développement positif des relations entre ces deux pays est la position rationnelle et réaliste adoptée par le président Kais Saied à l’égard de la Chine, considérant la Chine comme un pays doté d’une « civilisation ancienne » qui partage de nombreux traits avec la civilisation tunisienne, en ajoutant que la Tunisie apprécie l’engagement de la Chine en faveur de l’équité et de la justice dans les affaires internationales de manière qu’elle est prête à travailler avec la Chine pour défendre les valeurs communes de l’humanité, renforcer l’unité et la coordination , partager la prospérité et stimuler la croissance .La Chine est notamment un pays qui n’a pas d’histoire coloniale avec les pays de la région et qui ne dicte pas de conditions politiques en échange de l’aide aux pays en développement. Enfin, sur le plan diplomatique, ce rapprochements ’inscrit dans une volonté de s’insérer activement dans un monde multipolaire, permettant à Tunis de consolider sa position de carrefour entre l’Afrique, le monde Arabe et l’Europe.

2- L’intérêt stratégique de la Chine en Tunisie :

La Chine choisit de renforcer sa coopération avec la Tunisie notamment par le passage à un partenariat stratégique en Mai 2024, qui répond à une logique multidimensionnelle où s’entrecroisent des impératifs géopolitiques, économiques et logistiques. Pour Pékin, la Tunisie ne représente pas seulement un marché bilatéral, mais un pivot hautement stratégique à la croisée de plusieurs espaces mondiaux. En effet, le premier atout de la Tunisie réside dans sa géographie. Située au cœur de la Méditerranée centrale, à proximité immédiate des voies de navigation européennes et à la pointe nord du continent africain, en constituant un hub logistique naturel. Cette réalité a poussé Pékin à inclure la Tunisie dans l’initiative » la Ceinture et la Route », au sujet de laquelle les deux gouvernements ont signé un mémorandum d’accord. A cela s’ajoute, une forte dimension politique puisque Pékin trouve en Tunis un partenaire historique stable et respecté, idéal pour consolider son influence multilatérale dans les mondes arabe et africain, tout en diversifiant ses ancrages face aux blocs occidentaux. Enfin, cette coopération est nourrie d’importantes opportunités économiques, permettent aux géant du BTP et des technologies chinoises de se positionner sur les grands chantiers, d’infrastructures, de télécommunications et d’énergies renouvelables en Tunisie.

Poignée de main historique entre Kais Saied et Xi Jinping lors de la visite à Pékin (Mai 2024)

II- La coopération Economique et commerciale : Infrastructures et Asymétries :

1- Les investissements chinois et le développement des infrastructures :

La ceinture et la Route

Dans le cadre de sa stratégie d’expansion économique « la Ceinture et la Route », la Chine a financé plusieurs projets d’infrastructures en Tunisie, touchant des secteurs stratégiques tels que la santé, la culture, les infrastructures portuaires et l’énergie.

 Dans le domaine médical, Pékin montre une volonté de contribuer à la modernisation du système médical de Tunis. La Chine a financé et inauguré l’hôpital universitaire (CHU) de Sfax en 2020, ainsi que la construction de cinq hôpitaux dans la région du Nord-Ouest. Cette dynamique se poursuit avec l’étude en cours pour un centre d’oncologie à Gabès.

établissements                                                                                                                          scolaires.

L’académie diplomatique

Au niveau culturel, la présence chinoise est ancrée au cœur des institutions à travers la rénovation du bâtiment des archives nationales et de la maison des jeunes d’El Menzah achevée en 2017, en construisant, un centre culturel à Ben Arous et l’Académie diplomatique qui est inauguré le 2 février 2026. En outre, l’institut Confucius qui a été établi par la Chine en Tunisie en 2019, constitue comme un pilier central du soft power chinois qui promeut la langue et la culture chinoise, favorise les échanges académiques et renforce l’influence de la Chine dans les

Sur le plan logistique, les entreprises chinoises interviennent sur des axes vitaux comme le projet de transformation du port de Zarzis en un centre économique et commercial s’étalant sur 1000 hectares regroupant un pont de Boughrara à l’île de Djerba, un pôle technologique, un projet d’une ligne ferroviaire Médenine-Zarzis, une zone logistique Ben Guerdane et un parc d’activités économiques à Zarzis.  Depuis 2018, des compagnies chinoises ambitionnent d’y développer un port de troisième génération qui pourrait constituer un avantage pour l’insertion de la Tunisie au sein du projet des nouvelles routes de la soie maritime. Si le port de Tanger contrôle le détroit de Gibraltar, le port de Bizerte contrôle le détroit de Sicile reliant la méditerranée orientale à la Méditerranée occidentale, cela montre qu’il pourrait devenir un hub commercial à mi-chemin du canal de Suez, de la mer Noire et de l’Atlantique. Ainsi, le port de Bizerte se situe le long d’un câble sous-marin stratégique de fibre optique reliant les Etats-Unis, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie de sorte que toute tentative de contrôler le port signifierait le contrôle évident des flux de données. Dans ce contexte, Pékin et Washington se concurrencent pour le développement du port de Bizerte.

Dans le domaine énergétique, la Tunisie possède des réserves non négligeables d’hydrocarbures. Actuellement, 56 champs pétroliers et gaziers sont en production. Cependant, face à la baisse des investissements dans l’exploration, l’Entreprise Tunisienne d’Activité pétrolières (ETAP) pourrait être sollicitée par Pékin, selon les discussions tenues lors de la dernière réunion en juin 2025. La Chine manifeste un intérêt croissant pour les ressources énergétiques tunisiennes. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de compenser ses pertes en Libye et de consolider sa position dans la région de la méditerranée.

2- La réalité des échanges commerciaux : Le défi chronique :

a) Une balance commerciale structurellement déficitaire :

Le paysage commercial tunisien a connu un bouleversement géoéconomique majeur au cour des dernières années. Les partenaires occidentaux traditionnels de la Tunisie, à savoir la France et l’Italie, voient leur position historique basculée par la montée en puissance fulgurante de Pékin. Depuis 2024, La coopération économique s’est renforcée. Les statistiques révèlent qu’en 2025, la balance commerciale enregistrait un déficit de 10,9 milliards de dinars en défaveur de la Tunisie sur ses seuls échanges avec la Chine, qui est devenue, le premier fournisseur de la Tunisie, reléguant les puissances européennes au second plan.

 Selon le premier bulletin de l’Institut national statistique (INS) pour les cinq premiers mois de 2025, les importations tunisiennes en provenance de Chine avaient bondi de 42,7% représentant 14% du total des importations tunisiennes. A l’inverse, les exportations tunisiennes vers la Chine qui affectent une croissance annuelle moyenne de 5% selon le centre de promotion des exportations (CEPEX).

Ainsi que les Chiffres COMEX officiels (INS,12avril 2026) montrent que :

Entre 2024 et 2025, les imports depuis la Chine ont bondi de +60,9% pendant que les exports reculaient, illustrant une balance structurellement déficitaire pour Tunisie. Le contraste est saisissant ; la Tunisie importe massivement des biens industriels, électroniques et de consommation chinois, tout en en n’exportant qu’une fraction marginale de sa production vers ce géant. En fait, selon le CEPEX, environ 214 million USD d’exportations potentielles restent inexploitées, notamment pour l’huile d’olive, les dattes et les produits de la mer qui n’arrivent pas à pénétrer massivement le marché chinois. Par ailleurs le secteur minier et des phosphates intéresse Pékin non pas comme produit d’importation, mais comme un terrain d’investissement industriel direct pour moderniser les infrastructures de transformation tunisiennes.

Leviers commerciaux des échanges bilatéraux sino-tunisiens

Ce déséquilibre commercial abyssal entre la Tunisie et la Chine ne relève pas au hasard, mais s’explique par une combinaison de facteurs qui alimentent ce déficit chronique.

D’une part, des barrières d’ordre logistique comme l’absence de liaison aérienne directe entre Tunis et les grandes métropoles chinoises et la faiblesse des infrastructures portuaires, illustrée par la stagnation des projets stratégiques des ports Zarzis et de Bizerte, alourdit considérablement les coûts de transport et prolonge les délais de livraison. D’autre part, les barrières commerciales et réglementaire, pénétrer le marché chinois impose de se conformer à des exigences strictes, notamment les normes sanitaires et les spécificités culturelles des consommateurs locaux. Face à ces contraintes, le tissu économique tunisien, composé majoritairement de PME, manque cruellement de ressources financières et d’expertise technique. En somme, ces obstacles démontrent que la simple suppression des droits de douane ne peut suffire à résorber le déficit structurel, soulignant l’urgence d’une modernisation profonde des infrastructures et d’un accompagnement stratégique de nos PME pour espérer concrétiser le potentiel exportateur tunisien.

b) Les mécanismes de correction :

Face à l’ampleur de ce déficit commercial et aux barrières structurelles qui freinent nos exportations, la Tunisie et la      Chine ont amorcé une nouvelle dynamique stratégique visant à dépasser le simple cadre des échanges de marchandises. C’est dans cette dynamique de diversification constructive que s’inscrit l’accord majeur signé le 9 juin 2026 entre une délégation du Conseil chinois pour la promotion du commerce international de la province de Hunan et la centre de promotion des exportations (CEPEX). Les deux parties ont également évoqué l’organisation des missions d’affaires, de rencontres professionnelles et le partage d’informations liées au commerce extérieur. Mais, il faut aussi une stratégie d’Etat cohérente. Le Maroc l’a compris : son intégration ambitieuse dans la BRI repose sur une volonté politique et une capacité réelles à valoriser ses atouts auprès de Pékin. La Tunisie, dont la coopération sino-tunisienne reste »la moins développée au Maghreb », doit combler ce retard par des choix structurés, tels que, la promotion active des exportations à valeur ajoutée, certification des produits agricoles aux standards chinois et l’ouverture d’une ligne aérienne directe Tunis-Pékin.

Signature d’un accord sino-tunisien le 9juin 2026

III- La dimension prospective : Transition Eco Énergétique, Stabilité Régionale 

1- La « Route de la Soie Verte » : Vecteur de la transition énergétique tunisienne :

L’avenir de partenariat sino-tunisien s’inscrit désormais dans une trajectoire durable à travers l’intégration de la Tunisie au projet de « Route de la Soie Verte ». Cette initiative représente une opportunité stratégique majeure pour accélérer la transition énergétique nationale et diversifier les sources d’approvisionnement du pays. Dans ce contexte, la coopération dans ce domaine doit se concentrer sur le transfert technologique et le co-investissement dans les infrastructures énergétiques propres. Grâce à l’expertise chinoise de premier plan dans le secteur du photovoltaïque et de l’énergie éolienne, la Tunisie a importé de Chine 655 mégawatts (MW) de panneaux solaires entre juillet 2024 et juin 2025. D’ailleurs, selon un récent rapport du groupe de réflexion sur l’énergie et le climat Ember, intitulé » Premiers signes de l’essor de l’énergie solaire en Afrique », la Tunisie s’est classée sixième parmi les 25 pays africains importateurs de panneaux solaires chinois. Cette dynamique est renforcée par l’initiative de la société chinoise YJC Power, spécialisée dans les systèmes de stockage d’énergie, a exprimé son intention de créer une unité de production de batteries au lithium destinée au marché local et régional, en partenariat avec un investisseur tunisien .Donc, ce partenariat technique permettrait non seulement de moderniser le réseau électrique national, mais aussi de réduire la dépendance de l’Etat vis-à-vis des énergies fossiles importées.

2- L’impact sur l’équilibre géopolitique régional : La réaction des partenaires occidentaux :

L’ancrage prospectif de la Tunisie dans ces dynamiques asiatiques ne manque pas de faire réagir ses partenaires historiques, transformant la transition économique tunisienne en un terrain de rivalité d’influence globale.

a) La contre-offensive économique et normative de l’union européenne :

Pour Bruxelles, la Tunisie représente son « flanc sud » et un partenaire commercial historique incontournable. Face au risque d’une dépendance technologique tunisienne envers Pékin qui contrôle 97% du marché mondial des composants photovoltaïques, l’UE active sa stratégie concurrente, le « Global Gateway ». L’exemple le plus concret de cette réplique est le projet ELEMED : un câble sous-marin d’interconnexion électrique de 600 MW reliant la Tunisie à l’Italie soutenu à la hauteur de 307 millions d’euros par l’union européenne.

b) La vigilance sécuritaire et stratégique des Etats-Unis :

De son côté Washington appréhende ce rapprochement sous le prisme de la sécurité nationale et du contrôle des verrous maritimes. En effet, le détroit de Sicile étant une zone d’intérêt vital pour l’OTAN, les perspectives d’implication de capitaux chinois dans la modernisation d’infrastructures clés comme le port en eaux profondes de Bizerte ou de la zone logistique de Zarzis, incitent les Etats-Unis à la vigilance. Pour neutraliser l’influence politique de Pékin, les Etats-Unis verrouillent et intensifient leur coopération sécuritaire avec Tunis. La Tunisie conserve son statut d’Allié majeur non-membre de l’OTAN.

En guise de conclusion, l’analyse des interactions fructueuses entre la Tunisie et la Chine révèle un changement de paradigme au sein de la diplomatie économique tunisienne. Au-delà des déséquilibres et des insuffisances logistiques qui freinent encore ses performances, le pays tentent d’amorcer une transition qualitative en transformant une asymétrie commerciale subie en un levier de diversification technologique et énergétique. Cependant, ce grand rattrapage partenarial démontre qu’à l’ère de la multipolarité, aucun choix sectoriel n’est neutre puisque l’introduction de capitaux et de standards asiatiques dans des secteurs aussi critiques redéfinit inévitablement la valeur géopolitique de la Tunisie sur l’échiquier international. Tunis se retrouve au cœur d’une équation complexe où l’autonomie économique dépend désormais de sa capacité à arbitrer la rivalité entre les puissances établies et émergentes.

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